Borderline: A un compagnon disparu (ISBN: 9782829003813)

Упътване до адрес:
Предложен маршрут:  

Офертите за продукта

 

Borderline: A un compagnon disparu

2,05 €
Информация в магазина
към магазина »
Описание
Ключови думи Психология, Самоучител

Виждате грешка в описанието или таблицата? Сигнализирайте ни!

Състояние: Добро
Забележка: Използвана, няколко прегънати ъгли на листи в края на книгата, позахабен външен вид.
Издателство: Éditions d’en bas
Град на издаване: Lausanne
Наличност: singular
Ширина (мм): 140
Височина (мм): 205
Дебелина (мм): 12
Корици: Меки

Assise à ton côté, dans le silence feutré de la chapelle, je te contemple, sans larmes, sans bouleversement, comme si ton destin et le mien, scellés, ne faisaient que s'accomplir. On t'a vêtu de ta chemise noire à petites fleurs jaunes, celle que nous avions achetée ensemble dans le Var et qui te va si bien. Tu es allongé comme si tu reposais sur ton lit, visage paisible, jambes étendues, mains jointes. Il me semble constamment voir ta poitrine se soulever en respirations régulières, tant il paraît incroyable que ce grand corps intact ne soit plus vivant. Tu parais beaucoup plus jeune que ton âge: beau, vigoureux, sans rides, sans traces de souffrance. Pourtant sans cesse mes yeux reviennent se fixer sur cette fine marque à ton cou, à moitié cachée par le col de ta chemise, à peine plus qu'une éraflure, la marque de la corde avec laquelle tu t'es pendu.

Je t'ai apporté une brassée de roses rouges que j'ai placées à ton côté. C'est un élément qui convient à cette chapelle mor¬tuaire de bon goűt: lumière tamisée, parfum discret, bougie allumée, silence... Les désordres de ta vie, les souffrances qui t'ont amené au suicide, tes amours passionnées, ta quête inépuisable, la trivialité même de ta mort dans le sous-sol obs¬cur de ton immeuble, tout cela se dissout aujourd'hui dans ce décor arrêté, muet, voué à la dignité, à la solennité d'une fin domestiquée, à la négation de la violence qui t'a fait quitter ce monde.

Je ne sens nulle rancune en moi non plus. Ni révolte. Ce lieu où tu reposes n'est pas plus incongru que d'autres où nous nous sommes échoués, improbables refuges après des crises ou des paniques phobiques. Je nous revois, épuisés, assis sur un banc public, dans une chapelle ou un bistrot, au milieu de nulle part. Ici, nous ne sommes pas encore séparés, nous sommes comme jadis, quand il nous arrivait de rester côte à côte, vidés, muets, apaisés. C'est pourquoi je crois te voir respirer. S'il n'y avait pas cette fine marque rouge, à ton cou. Je ne m'aventure pas encore à me représenter concrètement comment tu as fait pour mourir. Ce sera pour plus tard.

À te voir si beau, si calme et, oui, si fort, je comprends que ta mort a paradoxalement l'allure d'une victoire plutôt que d'un anéantissement. Comme si ton corps encore présent, qui bientôt ne sera plus que cendres, manifestait enfin, sans contes¬tation possible, son existence charnelle triomphante, indépen¬damment de toute souffrance, de toute dépendance, de toute contingence. Un corps libéré de son âme tourmentée, définiti¬vement épargné par les atteintes mutilantes que tes fantasmes obsessionnels te faisaient redouter.

Ta vie t'échappait, tu voulais en reprendre la maîtrise. Tu l'as fait, enfin, après en avoir tant parlé, après en avoir eu si peur. Peut-être as-tu eu l'illusion que ton geste ne serait pas irréver¬sible, que tu pouvais essayer cela aussi, pour faire l'expérience de la mort et revenir nous en parler, nous autres pauvres êtres engoncés dans une vie que nous n'avons pas choisie et encore moins créée, que nous avons poussée au jour le jour comme nous pouvions, sans grandeur. Est-ce que ce suicide était une manière d'exister, ou, paradoxalement, de nous imposer ton existence au-delà de la mort par un acte de volonté? À te contempler, dans cette chapelle aseptisée, je me sens sans force, sans volonté, résignée, rendue à ma petitesse originelle.

***

Trois ans ont passé. Je suis encore habitée par les images de ta mort, que je n'ai pas vues de mes yeux, mais que mon imagi¬nation me représente sans cesse, la poutre, la corde, et ton corps désarticulé. Ce drame ne cesse de me hanter, ne cesse de s'échapper de la cage où je l'enferme, pour revenir s'accoler à toute image que l'actualité me présente: émeutes, violence, condamnations, châtiment suprême et pendaison. C'est pour¬quoi j'ai besoin de te parler, toi qui m'as souvent reproché de ne pas te révéler le fond de ma pensée. Nos conflits ont parfois été violents. J'ai pleuré pour toi plus que pour tous mes cha¬grins d'enfant. Ça devait se voir, non, que c'était difficile? Et pourtant, c'est comme si je n'avais jamais raconté à quel point cet amour fut profond et douloureux. J'ai toujours montré un visage lisse, au point que personne, dans mon entourage, ne soupçonnait le drame qui se jouait, et que beaucoup ignoraient même ton existence à mes côtés. Notre histoire se déroulait dans un monde parallèle, peu conforme à la société dans laquelle j'évoluais et avec laquelle tu ne voulais rien avoir affaire. Tu as été mon secret inavouable!

J'ai voulu être forte, tenir tête, assumer... Je le paie aujour¬d'hui du poids de l'inachevé, de l'inabouti, au point que presque chaque nuit, depuis trois ans, tu viens habiter mes rêves, engen¬drant dans ma conscience nocturne un désarroi que mes jour¬nées ne parviennent jamais à dissiper complètement. Sommes-nous ensemble ou séparés? Es-tu présent ou parti? Peut-être n'ai-je jamais pris la peine de le déterminer clairement de ton vivant. Il est temps que je te dise mes incertitudes, et que je trouve par moi-même, en te parlant, les réponses que tu ne peux plus m'apporter.

Borderline, c'est le diagnostic que les médecins ont posé quand tes troubles psychiques sont devenus manifestes. Ce terme, consacré par les manuels de psychiatrie, correspondait exactement à l'image que j'avais de toi. Oui! Tu te tenais à la frontière de la folie, à la limite de la dissociation ou de la schi¬zophrénie. Présent ou parti? Amoureux ou rempli de haine? Avec toi, on ne pouvait jamais savoir. D'un instant à l'autre, la joie de vivre pouvait basculer dans la noirceur ou la rage. Dans les livres, les borderlines sont décrits comme des êtres impul¬sifs et instables, souvent excessifs. Ce sont des personnalités narcissiques, hypersensibles, peu sűres de leur identité. Elles sont souvent d'humeur variable, oscillant entre l'exaltation et la dépression. On peut lire aussi que les borderlines redoutent tant d'être abandonnés qu'ils prennent parfois les devants, par leur agressivité, jusqu'à se saborder ou s'autodétruire. L'angoisse de persécution fait qu'ils s'obstinent avec acharnement à contrôler les situations, à épier leur entourage, à marquer leur territoire et à monter sur leurs grands chevaux dès qu'on égra-tigne tant soit peu leur image d'eux-mêmes. C'est complexe, un borderline! C'est pourquoi il faut que je t'en parle, parce que je ne suis pas sűre que nous ayons tout compris, ni toi, ni moi, ni même tes médecins.

Au cours des vingt-cinq ans passés avec toi, dont presque quinze de maladie, j'ai pu mesurer combien est grande l'igno¬rance du public, et profonde la méfiance à l'égard des malades psychiques. J'ai vu tes proches murés dans l'incompréhension. J'ai vu certains de tes amis, totalement désarçonnés, te fuir comme on recule au bord d'un abîme. Parfois, entre déni et crainte de la contagion, les gens s'écartent ou proclament leur foi en des solutions simples: il n'y a qu'à... Il n'y a qu'à se soigner, prendre des médicaments, faire preuve de volonté, ne pas rester sans rien faire, travailler, penser un peu aux autres, faire du sport, bref, se prendre par la main pour s'en sortir au plus vite! Je crois qu'il faut qu'on leur dise. Ce récit devrait leur faire ressentir combien ces troubles sont pesants quand on les vit au quotidien, combien ce combat est épuisant et pourquoi il peut s'achever dans une cave, avec une corde autour du cou. J'aimerais aussi pouvoir te raconter, à toi et à tous ceux que nous avons côtoyés, parents, amis, médecins et comparses, les errances des épouses, amies et compagnes de malades psychiques, leurs doutes, leurs sentiments de culpabilité, leur désir de bien faire, leur désespoir de n'arriver à rien et finale¬ment, tout au long de ce parcours, leur très grande solitude.

Au cours de notre histoire, tu t'es aventuré soudain dans le monde de l'écriture et de la lecture. Tu as apprivoisé les mots, tu te les es appropriés, tu les as parfois volés, comme tu as volé des textes à leurs auteurs. Je me retrouve ainsi avec une collec¬tion de cartes postales, postées au gré de tes pérégrinations, ou jamais expédiées, et de diverses notes griffonnées de ta main sur des billets de bus, des tickets de bistrot, des feuillets épars. Que tu sois ou non l'auteur de ces textes, ils donnent à ton histoire une substance et une tonalité que je n'aurais jamais réussi à restituer sans eux. Grâce à eux, c'est une sorte de dialogue que j'entame avec toi tout au long de ce témoignage à deux voix. Tes paroles, tes écrits, tes bouts de texte empruntés à d'autres et recopiés dans tes carnets viendront ponctuer mes réflexions, comme un contrepoint, comme une réponse posthume à mes interrogations.
Мнения
Задайте въпрос

Данните и цените за продуктите предлагани от нашите партньори служат за напътствие и обща информация. Моля, преди покупка проверете дали съответстват на публикуваните данни от сайта на магазина или производителя. За евентуалните неточности и грешки не носим отговорност.